L'entrée d'une Fée dans le monde des Hommes

 Je n'ai pas été une enfant désirée puisque mes parents n'étaient pas encore mariés. Ils semblaient s'aimer, pourtant je n'ai jamais eu le sentiment de leur appartenir, je venais d'ailleurs, je connaissais ma valeur et je savais qu'un jour je servirai un grand dessein. En attendant je me sentais  une source de conflit indicible entre mes parents surtout lorsqu'ils se disputaient.  J'étais un tabou, une enfant étrange.

Mon frère vint comme un vœu de retrouvailles entre mes parents et mon sentiment d'oppression grandit. Le fait qu'il existait me volait la responsabilité de leur donner du bonheur. C'est ainsi quand on est enfant, notre âme est à fleur de peau.

Il se trouve que le désespoir que je ressentais m'entraînait à chercher la vie ailleurs, là où elle vibrait et donc je me mis à la connaître d'un autre point de vue.

Puisque la réalité des hommes ne voulait pas de moi, une autre m'a accueillie, pleine de couleurs et de légèreté. 

Dans le jardin de ma grand-mère, celui de mes parents ou à la mer ; je voyais les êtres invisibles voleter, nager et jouer.  Dans ce monde enchanté le Père, c'est le soleil qui donne la vie et qui réchauffe tous les êtres et la mère, c'est la lune, présence ronde et laiteuse qui adoucit les nuits. J'ai adopté la mère et le père du « petit peuple » puisque  ces parents cosmiques aimaient tout le monde,  sans différence.

Ainsi j'ai grandi aimée de mes parents, ayant une complicité tendre avec mes amies les arbres, conversant avec les elfes et les éléments, la vie m'aimait et j'étais heureuse, tant qu'il ne fallait pas être humaine, mais  je savais qu'un jour je deviendrai grande et l'on me promettait déjà que tout cela changerait.

 

Comme tout bonheur ici -bas est passager,  il a bien fallut que j'apprenne à aimer la vie sous d'autres facettes que celles enchantées de mes amis invisibles !

L'occasion s'est présentée un jour de mes sept ans. C'était au mois de Mai et il faisait beau, mon père humain lavait sa voiture tandis que ma mère s'occupait dans la cuisine. J'entendais mon père enrager contre la maladresse de mon frère de trois ans, qui jouait avec le tuyau d'arrosage.

Tout semblait calme, pourtant je l'avais remarqué ; « l'autre » se cachait encore pour m'espionner de loin. Cela faisait déjà quelques temps que les gamins de l'école disaient qu'il m'aimait bien. Je ne sus jamais  son nom,  il avait quatorze ans et il avait redoublé toutes les classes,  il ne savait toujours pas lire et écrire, sa sœur était bizarre  et on disait qu'ils faisaient « des choses » entre eux qui ne se faisaient pas, je savais bien qu'il n'était pas fréquentable,  qu' il était « exhibitionniste », mais qu'est-ce que c'était ? Et pourquoi les adultes le surveillaient-il ?  J'étais en train de jouer avec  mon ami le chêne (en fait c'était une fille !) ; je lui racontais des histoires et j'écoutais les siennes, c'était mon amie préférée, elle avait un humour vraiment adorable et tellement de sagesse !

 Ce jour là, elle me prévenait  d'un danger, me demandait de fuir... mais j'étais si curieuse de savoir ce qu'il me voulait et pourquoi il passait ces journées devant mon portail  même les jours de pluie, que  je le laissais approcher furtivement de « mon coin », pendant que je continuais à tourner autour du chêne en chantonnant comme si de rien n'était.

A peine s'était-il glissé dans un recoin de l'autre côté du léger grillage qui nous séparait de la rue, qu'il s'accroupit et s'assurant qu'il était bien caché,  sortait  un énorme membre de son pantalon. Pendant qu'il se masturbait mon cœur s'était accéléré et tout à coup je sentais l'odeur doucereuse et nauséabonde du traquenard,  cachée derrière mon amie et plus immobile qu'un arbre mort pour ne rien voir,   je me demandais comment j'allais me sortir de ce mauvais pas. 

Après un moment,  il m'appela par mon prénom d'une voix fine, douce,  convaincante et spontanément je sortis la tête de dessous mes bras et j'ouvrais les yeux  pour le  regarder jouir, ce n'est pas tant l'acte qui me paraissait sordide, mais son regard concupiscent, lascif,  qui caressait mon corps  comme avec de noirs tentacules, tandis qu'il prononçait les mots fatidiques « je t'aime ».

Mon sang  était descendu jusque dans mes pieds, j'avais le souffle coupé et j'étais paralysée par le dégoût et la honte. Finalement je m'enfuis dans le patio pour pleurer.

J'avais sept ans et je venais de comprendre ce qui se cachaient derrière tous ces regards entre les adultes, maintenant je savais ce que les hommes voulaient quand ils  souriaient à ma mère d'un air entendu, je comprenais le sens des miaulements feutrés dans les chambres des uns et des autres.

Ce jour- là, j'ai su que nous sommes sans protection dans le monde des hommes.

Lequel d'entre eux  pourrait écouter et  comprendre ce que je venais de perdre ?

Ils vivaient déjà tous dans ce monde visqueux et perverti, habitués à s'exhiber, comprendraient-ils que je venais de perdre  mon père le soleil, ma mère la lune, et tous mes amis légers comme l'air pour entrer dans le monde de la souffrance et de la peur ? Je ne savais rien du monde dans lequel je venais de tomber, je n'en connaissais pas les codes et les références  mais je comprenais  que j'étais une graine de femme,  un morceau de gibier qui tôt ou tard serait chassé et que c'était ça qu'ils appelaient « la vie » et qui leur abîmait le regard.

Alors j'ai appris à mentir et à me cacher, j'ai oublié le monde de mon père le soleil.

Mon père continuait à laver sa voiture, mon frère prenait son goûter avec ma mère dans la cuisine et je les ai rejoins. J'ai oublié ce que j'avais vécu pendant cette enfance et je me suis enfoncée dans le quotidien des gens ordinaires. Ma vie est devenue grise, et comme pour me punir encore, en septembre nous déménagions  dans une  région montagneuse, froide, sans la mer et j'entrais en réclusion intérieure pour plusieurs années. J'étais coupable et quelle que soit ma faute elle devait être grande.  Nous avons vécu dès lors dans des forêts sombres, denses, et muettes.

 Connaissons-nous vraiment le cœur de nos enfants ? Connaissons-nous vraiment la profondeur de leurs sentiments, la netteté de leur vision intérieure ? Nos enfants sont capables de grands sacrifices, parce qu'ils sont l'expression de la vie intelligente en mouvement et qu'ils viennent au monde avec l'amour inconditionnel chevillé à l'âme. Que faisons-nous pour nourrir leur âme ? Quelle est, dans notre société, la place réservée à l'expression et à l'éducation de l'individualité, de la créativité de l'âme de nos enfants ?

Dans un monde où les tests Adn deviennent nécessaires pour justifier de l'appartenance à une famille, à une société, où la sexualité est souvent exhibée et pervertie peut-on croire encore à l'amour lorsque l'on est un  enfant ? Et vous, lecteur y croyez-vous ?  LILA

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