Education et Conscience.

Publié le par LilaLuz®

Education et Conscience.

« L’éducation que nous donnons vole aux jeunes la conscience, le temps et la vie. »

Entretien avec Claudio Naranjo -psychiatre chilien, publié le 5 janvier 2015 sur le site Ciudad de la Hermandad Blanca, traduit de l’espagnol en français par Lila (Janvier 2015).

Quand on écoute ce psychiatre chilien, on a l’impression d’être en face d’un Jean-Jacques Rousseau contemporain. Il raconte qu’il était assez endormi dans les normes jusqu’aux années soixante où il va vivre aux Etats-Unis et devient disciple de Fritz Perls, un des plus grands thérapeutes du XX siècle, et fait partie de l’équipe de l’Institut Esalen en Californie. Il y fait de belles expériences thérapeutiques et spirituelles qui le mènent à s’initier au Soufisme et à l’Ennéagramme dont il est devenu l’un des diffuseurs dans la culture occidentale, tout en s’intéressant au Bouddhisme tibétain et au Zen.

Claudio Naranjo a dédié sa vie à la recherche dans des universités telles que Harvard, Berkeley. Il a fondé le programme SAT : une intégration de la Gestalt thérapie, de l’Ennéagramme et de la méditation pour enrichir la formation des enseignants. Il lance aujourd’hui une alerte; ou bien nous changeons notre manière d’enseigner ou bien notre monde s’effondre.

Vous dites que pour changer de monde il faut changer l’Education : Quel est le problème de l’éducation et quelle serait votre proposition ?

Le problème de l’éducation n’est pas du tout ce qu’il semble être. On croit que les élèves n’aiment plus étudier le contenu qu’on leur propose. En vérité, on veut les forcer à absorber des informations inutiles ce qui les contraint à des déficits d’attention et les démotive. Je pense que l’éducation n’est plus au service de l’évolution de l’Homme mais de la productivité et de la socialisation avec une intention de domestication des individus d’une génération à l’autre afin qu’ils soient de petits agneaux manipulables par les masses médias. D’un point de vue social il s’agit d’un désastre. On utilise l’éducation pour faire de la manipulation qui convienne au système, à la bureaucratie. Notre plus grand besoin est d’éduquer les gens pour les faire évoluer au plus près de ce qu’ils pourraient être. La crise de l’éducation n’est pas une crise au même titre que les nombreuses autres que nous traversons, elle est le cœur du problème. Nous sommes en crise mondiale parce que nous n’éduquons pas à plus de Conscience. Au contraire, nous donnons une éducation qui d’une certaine façon vole leur conscience, leur temps et leur vie aux gens. Le modèle économique d’aujourd’hui éclipse le développement de la personne.

Quelle éducation devrions-nous recevoir pour devenir des Etres complets ?

L’éducation enseigne aux gens comment passer des examens, non à penser par eux-mêmes. Lors d’un examen, on ne mesure pas la capacité de compréhension mais la capacité à reproduire un modèle. C’est ridicule, on y perd une grande quantité d’énergie ! A la place d’une éducation basée sur la transmission d’informations, on aurait besoin d’un enseignement qui s’occupe de développer la sensibilité et la pensée. Il me semble que nous sommes pris dans une alternative idiote opposant l’éducation laïque à une éducation religieuse traditionnelle souvent autoritaire. Il est très bien de séparer l’autorité de l’Etat et celle des pouvoirs religieux, mais –par exemple en Espagne- on a mis à la marge la capacité d’être inspiré comme s’il s’agissait d’un trait de la religion. Nous avons besoin que la pensée profonde soit prise en compte.

Quand vous parlez de spiritualité et de pensée profonde à quoi faites-vous référence exactement ?

Cela concerne la Conscience elle-même. C’est-à-dire la part de notre pensée où s’exprime notre sentiment d’appartenance à la vie. On éduque les gens sans ce sentiment. Il ne s’agit plus d’éducation aux valeurs, car l’éducation est trop théorique et intellectuel. Les valeurs doivent être cultivées à travers un processus de transformation de la personne, et cette transformation est très éloignée de l’éducation qui est donnée actuellement. L’éducation devrait inclure l’aspect thérapeutique ; se développer en tant que personne inclut l’aspect émotionnel. Les jeunes sont blessés affectivement et émotionnellement puisque les parents ont leur attention monopolisée par le marché du travail et qu’ils sont moins disponibles émotionnellement pour leurs enfants. Il y a une grande carence affective et beaucoup de déséquilibres chez les enfants. Une personne blessée émotionnellement ne peut pas apprendre intellectuellement. L’aspect thérapeutique a beaucoup à voir avec la liberté, la spontanéité et la capacité à reconnaître ses désirs personnels. Le monde civilisé est un monde domestiqué où l’enseignement et l’éducation infantile sont les moyens de cette domestication. Nous vivons dans une civilisation malade, les artistes nous l’ont dit il y a longtemps déjà, et aujourd’hui ce sont les intellectuels qui en parlent.

L’Enseignement semble ne prendre en compte que le développement de la part rationnelle des gens. Quels autres aspects pourrions-nous développer ?

Je mets l’accent sur le fait que nous possédons 3 cerveaux : une tête, avec un cerveau intellectuel, un cœur, avec un cerveau émotionnel, et des intestins, avec un cerveau viscéral, instinctif. La civilisation est intimement liée à l’exercice du pouvoir par le cerveau rationnel. A partir de l’émergence du domaine politique, il y a environ 6000 ans, nous avons instaurés ce que nous nommons « la civilisation ». Il ne s’agit pas seulement de la domination masculine, et de celle de la Raison mais aussi du rationalisme que l’on associe à la technologie ; cette prédominance de l’aspect technique sur l’affectif et sur la sagesse instinctive nous a appauvris. La plénitude touche celui dont les trois cerveaux sont en paix et coordonnés entre eux. De mon point de vue, nous avons besoin d’une éducation pour des êtres tricéphales. Une éducation que l’on pourrait nommer de « holistique » ou intégrale. Si nous désirons éduquer, nous devons prendre en compte que la personne ne se réduit pas à sa part rationnelle.

Le système se satisfait que l’individu ne soit pas en contact avec lui-même ni qu’il pense par lui-même. Bien que l’on brandisse la bannière de la démocratie, certains pouvoirs ont peur que le peuple se rende compte qu’il a une voix et une conscience. La classe politique n’est pas disposée à investir sur ce type d’éducation.

Le système éducatif nous submerge de concepts qui nous éloignent de la réalité et nous emprisonnent dans notre propre pensée. Comment pouvons-nous sortir de cet enfermement ?

C’est une grande question qu’il est nécessaire de poser dans le monde éducatif. L’idée que le conceptuel est une prison mentale requiert une certaine expérience de la vie, prouvant que celle-ci est plus que cela. Pour celui qui a le désir de sortir de l’intellectualisme, il est très important de conserver une certaine discipline mentale, discipline du silence intérieur comme cela se pratique dans toutes les traditions spirituelles : christianisme, bouddhisme, chamanisme, Yoga…Le silence coupe quelques instants les monologues intérieurs utiles au développement. La personne doit se nourrir d’autre chose que de concepts. Le système éducatif désire enfermer la personne dans un espace où on la soumet à une éducation conceptuelle forcée comme s’il n’y avait rien d’autre à connaître dans la vie. Le concept de beauté est très important par exemple. La capacité de révérence (la reconnaissance de ce qui est admirable), d’émerveillement, de vénération (reconnaissance de l’Idéal, du Sacré), de la dévotion. Ces sentiments ne sont pas nécessairement l’expression d’une religion ou d’une philosophie. Ils font partie de la vie intérieure et se perdent de la même façon que nous perdons les beaux espaces naturels au profit de l’urbanisation.

Précisément, que pensez-vous de la crise écologique que nous vivons ?

Cette crise est la menace la plus tangible de toutes. On peut facilement estimer que le réchauffement climatique, l’empoisonnement des océans et les autres désastres qui nous arrivent vont entraîner une réduction du nombre des personnes vivant sur la planète.

Nous vivons grâce à l’économie basée sur les énergies fossiles et nous consommons plus que la Terre ne produit. Il s’agit d’un compte à rebours. Quand le combustible ne sera plus disponible, notre monde technologique vivra un désastre.

Les peuples premiers qui nous semblent primitifs traitent la nature d’une façon différente du simple utilitaire. En écologie comme en économie nous avons voulu nous passer de la conscience et agir selon les seuls arguments rationnels et cela nous mène au désespoir. La crise écologique ne s’arrêtera qu’avec une transformation de notre cœur grâce à un processus éducatif. C’est pour cette raison que je n’ai aucune confiance dans les thérapies alternatives ou les religions. Seule une éducation holistique peut prévenir une détérioration de l’esprit et de la planète.

Pourriez-vous dire que vous avez trouvé un certain équilibre dans votre vie actuelle ?

Je dirais plutôt que je m’en approche un peu plus chaque jour, bien que je n’aie pas terminé mon voyage. Je suis une personne satisfaite du fait d’aider le monde tout en restant moi-même. Je vis heureux si tant est que l’on puisse l’être dans la situation tragique dans laquelle nous nous trouvons.

A partir de votre expérience, de votre trajectoire et de votre maturité : Quelle idée avez-vous de la mort ?

Dans toutes les traditions spirituelles il est conseillé de vivre accompagné de la mort. Il faut accepter l’évidence ; nous sommes mortels et je crois que celui qui prend la mort au sérieux ne vivra pas en vain. On n’a pas autant peur des petites choses si l’on se préoccupe d’une chose plus grande. Je crois que l’on ne dépasse la peur de mourir qu’en mourant avant l’heure. Nous devons mourir à notre part mortelle. Ceux qui s’engagent durant suffisamment de temps et d’effort sur ce chemin du voyage intérieur et vont suffisamment loin, trouvent tôt ou tard leur Etre Véritable. Cet Etre intérieur que chacun porte en lui, n’appartient pas au temps et donne le sentiment d’être en paix, invulnérable. Nous avons l’habitude d’être absorbés par notre quotidien, dans nos pensées de joie, de tristesse, etc… Nous ne sommes pas en nous-mêmes, nous ne sommes pas attentifs à « qui nous sommes ». Pour cela il nous faut être en syntonie avec notre expérience immédiate. Nous sommes souvent projetés vers le passé ou le futur, dans une perception linéaire du temps, par notre condition humaine. Nous sommes peu attentifs à la dimension verticale de notre vie, cet aspect plus profond nous liant à notre Etre par l’Esprit, clé pour accéder à « l’Ici et Maintenant ». Parfois nous sommes à la recherche véritable de notre être, et nous nous illusionnons avec des choses sans importance comme la recherche de gloire.

Source: http://planosinfin.com/

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